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Portrait de Michèle Duvivier Pierre-Louis Imprimer Email

«Dans un monde de plus en plus dominé par l’argent, et beaucoup trop par l’argent facile, dans un monde où la violence, où toutes les violences s’érigent en mode de fonctionnement, en mode de vie, nous devons pouvoir faire la différence. Inventer des savoir-vivre qui montrent le respect que nous avons pour la vie, pour les enfants, pour les parents, pour l’environnement. C’est par ce biais que les choses changeront, pas par magie, ou par miracle. Mais par nos efforts, ceux de chacun, de chacune ».

Ainsi s’adressait Michèle Duvivier Pierre-Louis, il y a un an, à la promotion « Aurore » du Lycée Pétion qui l’avait choisie comme marraine. Depuis son retour en Haïti en 1976, Michèle Duvivier Pierre-Louis s’est attelée activement au développement de son pays. Consacrant une attention particulière à l’alphabétisation et à l’éducation des adultes, on la retrouve à l’enseignement du civisme et de la philosophie à des paysans, à la formation en gestion de petits projets aux organisations de base, à la mise en place d’associations de femmes rurales auprès desquelles elle anime une formation destinée aux accoucheuses traditionnelles du Nord-Ouest, dans le développement culturel, dans des projets de lecture publique pour les jeunes, prononçant des conférences à travers le pays à Limbé comme à Chalons une section communale de Miragoane dans le département des Nippes, créant des bibliothèques, faisant de l’éducation son cheval de bataille.

 

En 1986, elle est « Formateur National » à la Campagne d’Alphabétisation de Misyon Alfa (Mission Alpha). En 1991, le Président Jean-Bertrand Aristide lui confie les tâches de redéfinition des missions de l’Etat, de coordination entre la présidence et les Ministres, de prise en compte des demandes des organisations paysannes pour la réforme agraire. Sa connaissance du pays est riche de son expérience aussi bien dans le secteur public où elle a été Directrice Adjointe de l’Aéroport (1979 - 1982), que dans le secteur privé où elle a été Directrice de Crédit à la Bank of Nova Scotia (1976 - 1979), ou encore Chargée de l’Administration et des Ressources Humaines à la Société Financière Haïtienne de Développement (SOFHIDES - 1983 - 1984).

 

Directrice depuis 1995 de la Fondasyon Konesans ak Libète (Fondation Connaissance et Liberté - FOKAL) qui défend la position fondamentale que le changement véritable ne peut s’opérer que si ceux qu’il concerne en deviennent les premiers acteurs, elle intervient dans les domaines de l’éducation, de la culture, du développement communautaire, de l’environnement, de l’équité de genre, de la société civile, de la formation de jeunes entrepreneurs. Elle sillonne le pays à pied, à cheval, dans la boue, sous la pluie, là où aucun véhicule ne peut accéder, vivant dans une réelle proximité avec les gens, travaillant elle-même directement à la réussite des projets subventionnés par la FOKAL avec les communautés de Grand Bois Cornillon, Savanette, Diny, Value, Fonds Baptiste ; ou encore à Ti-Bois, Dos Malfini, Ivoire…

 

Tout en apprenant à comprendre et à connaitre la complexité du réel de son pays, de son histoire, de sa culture, elle agit, convaincue que les richesses et les contradictions de la pratique enseignent plus que la théorie qu’elle ne veut élaborer qu’à partir de son vécu, veillant à incarner au quotidien ses idéaux de combat.

 

Tout au long de ces trente dernières années, les questions d’identité, de liberté, de mémoire, de patrimoine, de construction de la démocratie, d’inclusion, de responsabilité citoyenne, du rapport à l’autre, du service public, du bien commun reviennent de manière constante dans ses conférences, les articles qu’elle publie, ses discours, les actions qu’elle met en œuvre, ses interviews. Michèle Duvivier Pierre-Louis poursuit une quête quasi-obsessionnelle : celle de l’émancipation et de la justice pour tous. « Nous ne pouvons continuer à vivre dans un pays où la majorité est exclue des droits et des responsabilités de la citoyenneté. Le siècle prochain devra être pour Haïti le siècle de la citoyenneté. Nous devons faire de ce pays un lieu vivable pour tous, un pays que nous voulons construire et non détruire… Il y a ce quelque chose chez les Haïtiens, ce sens de la liberté, cette manière d’être à l’aise avec soi, même dans la misère. Quand je regarde les visages des personnes les plus démunies, je touche la liberté et la grâce. Ici je peux communiquer avec tout le monde, ici nous pouvons rire ensemble. Je ressens une véritable passion pour ce pays, si forte qu’elle fait parfois mal ».

 

Soucieuse de prouver que le changement est possible en Haïti, Michèle Duvivier Pierre-Louis estime que la plus grave crise que traverse le pays est celle de la paysannerie. «Le paysan haïtien est épuisé, il n’arrive plus à se reconstituer, il faut investir massivement dans la paysannerie et avec elle comme partenaire, investir dans l’eau, dans la terre, dans la production». C’est en 1986 qu’elle publie dans le journal Le Nouvelliste un « Plaidoyer pour l’autosuffisance alimentaire ». Elle souhaite œuvrer à faire surgir dans les consciences qu’une solidarité est fondamentale pour faire aboutir le nécessaire projet de changement profond auquel aspire la société haïtienne, particulièrement ses fractions historiquement marginalisées.

 

Campée toute sa vie, et ce dès l’âge de 16 ans, dans une position « existentielle » de l’engagement, Michèle Duvivier Pierre-Louis considère sa désignation par le Président René Préval pour être Premier Ministre d’Haïti comme un nouveau moment, une nouvelle forme de son inscription de toujours au service de la construction de son pays. C’est ici que je dois vivre et nulle part ailleurs. Ce qui me porte, c’est notre capacité de prendre la vie à bras le corps, d’être créatifs et même créateurs, Je dois continuer à travailler avec les jeunes, à espérer qu’ils comprendront l’importance de certaines choses. Il faut travailler les poches d’espérance et je souhaite qu’avec ou sans moi, quelque chose se déclenche. Je ne peux pas ne pas continuer d’espérer, parce que je crois en l’être humain, en sa perfectibilité, je ne peux pas et je ne veux pas désespérer. C’est une position éthique, personnelle ».



Extrait de “Beyond the Mountains, the unfinished business of Haiti”, par Ary Korpivaara, édité par Open Society Institute, 2004.

Extrait d’une interview accordée à la réalisatrice Michèle Lemoine en 2005.

idem.